Antoine Freysz : parcours et méthode de l’investisseur cofondateur derrière Kerala
Fondateur de Kerala, ancien cofondateur d’Otium Capital, investisseur associé à des aventures comme Malt, Doctolib, Indy, PlayPlay, Skillup, Sonar ou Nexera, Antoine Freysz occupe une place singulière dans l’écosystème entrepreneurial français.
Invité du podcast BUILD, animé par Xavier Rodriguez, il revient sur son rôle d’investisseur cofondateur, sa manière de choisir les entrepreneurs avec qui s’associer, son rapport au recrutement, sa vision du long terme et sa conviction centrale : une grande entreprise se construit d’abord avec les bonnes personnes.
Un profil hybride entre entrepreneur et investisseur
Antoine Freysz ne se définit pas comme un investisseur classique. Il préfère parler d’un rôle situé à la frontière de deux mondes : celui de l’entrepreneur et celui de l’investisseur.
Cette nuance est essentielle pour comprendre son parcours. Il n’intervient pas seulement pour apporter du capital à une entreprise déjà lancée. Son métier consiste à s’associer très tôt à des entrepreneurs, parfois avant même que l’entreprise existe officiellement.
Dans l’épisode de BUILD, il explique que certaines discussions commencent 6, 12 ou même 18 mois avant le lancement d’un projet. Les futurs fondateurs sont parfois encore salariés. Ils n’ont pas toujours trouvé leurs associés. Ils n’ont pas nécessairement un business model validé. Mais ils ont une envie, une intuition, une ambition.
C’est à ce moment précis qu’Antoine Freysz aime intervenir : lorsque tout reste à construire.
De Otium Capital à Kerala : construire un modèle singulier
Antoine Freysz cofonde Otium Capital en 2008. Il quitte ensuite cette structure pour créer Kerala, son activité actuelle.
Avec Kerala, il développe un modèle plus personnel, fondé sur l’association très tôt avec des entrepreneurs. Il ne cherche pas à multiplier les investissements de manière industrielle. Au contraire, il revendique une approche peu scalable, centrée sur un nombre limité d’associations fortes.
Cette approche repose sur une conviction : pour accompagner réellement un entrepreneur, il faut être présent, disponible, impliqué et aligné avec lui dans la durée.
Kerala n’est donc pas un fonds classique qui investit dans un grand nombre de startups en espérant que certaines deviennent des succès majeurs. C’est une structure pensée pour construire des entreprises dès leurs premiers jours, avec un accompagnement profond sur les sujets les plus critiques : l’équipe, le recrutement, le positionnement, la proposition de valeur et la satisfaction client.
L’argent comme moyen de liberté
Dans BUILD, Antoine Freysz parle de l’argent avec franchise.
Il ne prétend pas que l’argent ne compte pas. Au contraire, il explique que l’argent est une motivation importante, mais pas comme une fin en soi. Pour lui, l’argent est avant tout un moyen de liberté.
Cette liberté permet de continuer à investir, de lancer de nouvelles entreprises, de prendre des risques et de s’associer à de nouveaux entrepreneurs. Elle permet aussi d’avoir le temps long nécessaire pour construire, plutôt que de rechercher un gain rapide.
Cette vision est intéressante car elle évite deux excès. D’un côté, elle refuse l’hypocrisie qui consisterait à dire que la réussite financière n’a aucune importance. De l’autre, elle rappelle que l’argent ne suffit pas à définir une aventure réussie.
Antoine Freysz le dit clairement : une entreprise qui rapporte beaucoup d’argent mais détruit la relation entre associés serait, à ses yeux, une aventure ratée.
Pourquoi Antoine Freysz choisit d’abord les personnes
Au démarrage d’une entreprise, il y a rarement beaucoup de preuves.
Le produit n’est pas toujours construit. Les clients ne sont pas encore là. Le marché n’a pas forcément confirmé l’intuition. Le business model peut changer plusieurs fois. Dans ce contexte, Antoine Freysz ne regarde pas d’abord l’idée. Il regarde les personnes.
Il cherche des entrepreneurs avec lesquels il aimerait s’associer. Des profils capables de tenir dans la difficulté, de recruter, d’apprendre, d’écouter les clients, de pivoter si nécessaire et de garder une ambition forte dans la durée.
Dans l’épisode, il explique même avoir une liste secrète de personnes avec qui il aimerait un jour créer ou accompagner une entreprise. Certaines ne sont pas encore entrepreneures. Certaines sont encore salariées. Mais il identifie chez elles un potentiel, une trajectoire, un tempérament.
Cette méthode révèle une vision très humaine de l’investissement. Pour Antoine Freysz, une entreprise early stage est d’abord une histoire de fondateurs.
Le feu sacré : premier critère du fondateur
L’un des passages les plus forts de l’épisode concerne ce que Xavier Rodriguez appelle le feu sacré.
Antoine Freysz recherche des entrepreneurs qui ont un lien profond avec leur projet. Il ne s’agit pas seulement d’identifier un marché porteur ou une opportunité rentable. Il faut une raison plus intime, plus solide, plus personnelle.
Un marché peut être immense. Mais si le fondateur n’a pas une vraie envie de résoudre le problème, il risque de ne pas tenir lorsque l’entreprise deviendra difficile.
Antoine Freysz donne plusieurs exemples. Les fondateurs de certaines entreprises qu’il a accompagnées ne se sont pas lancés uniquement parce qu’un marché était prometteur. Ils avaient un lien personnel avec le sujet, une mission, une envie de changer quelque chose pour des clients, des utilisateurs ou une catégorie de personnes.
Cette mission n’est pas un slogan. Elle devient une force dans les moments durs.
Engagement et résilience : tenir quand tout devient difficile
Le deuxième critère clé est l’engagement.
Antoine Freysz ne défend pas une vision caricaturale de l’entrepreneuriat où il faudrait tout sacrifier en permanence. Mais il rappelle une réalité : les entreprises ambitieuses demandent un niveau d’engagement élevé.
Construire une grande entreprise prend du temps, de l’énergie, de la concentration et parfois des sacrifices. Les entrepreneurs qui réussissent sont souvent ceux qui acceptent de s’impliquer fortement pendant plusieurs années.
Cet engagement doit s’accompagner d’une autre qualité : la résilience.
Antoine Freysz insiste sur la capacité à se relever, à absorber les difficultés, à apprendre des échecs, à chercher une solution lorsque le plan initial ne fonctionne pas. Il rappelle que les difficultés sont normales dans la vie d’une entreprise. Ce qui compte, ce n’est pas de les éviter, mais de savoir les traverser.
Pour lui, la résilience est l’un des traits les plus présents chez les entrepreneurs qui réussissent.
Le track record comme indice de réussite future
Antoine Freysz regarde également le parcours passé des entrepreneurs.
Il ne s’agit pas seulement de vérifier un CV ou un diplôme. Il cherche à comprendre ce que la personne a réellement fait avec les moyens dont elle disposait.
A-t-elle été brillante dans ses expériences précédentes ? A-t-elle progressé vite ? A-t-elle créé de la valeur ? A-t-elle montré une capacité d’exécution supérieure ? A-t-elle su saisir les opportunités ?
Il le formule simplement : le meilleur indicateur prévisionnel de succès futur reste souvent le succès passé.
Cela ne signifie pas qu’un entrepreneur doit déjà avoir fondé une entreprise à succès. Mais il doit avoir montré, dans son parcours, des signaux forts : ambition, excellence, engagement, capacité à apprendre, volonté de progresser et impact concret.
Cette attention au track record permet de dépasser les discours. Elle oblige à regarder les faits.
L’investisseur cofondateur : un rôle d’équipier
Antoine Freysz assume un rôle très impliqué, mais il reste attentif à ne pas se confondre avec l’entrepreneur.
Il utilise l’expression investisseur cofondateur, mais précise que le mot investisseur vient en premier par respect pour celles et ceux qui portent l’entreprise à 200 % au quotidien.
Cette nuance est importante. L’investisseur peut aider, conseiller, challenger, ouvrir des portes, recruter, structurer, financer. Mais il ne porte pas le même poids que le fondateur opérationnel.
Dans l’épisode, Antoine Freysz rappelle que l’entrepreneur est celui qui vit réellement la pression du projet : les nuits difficiles, les recrutements ratés, les clients à convaincre, les décisions à prendre, les équipes à rassurer, les pivots à assumer.
Un bon investisseur doit donc rester un équipier. Il peut ne pas être d’accord. Il peut challenger. Mais il ne doit pas devenir un frein, une source d’anxiété supplémentaire ou un simple contrôleur de performance.
Une obsession : recruter les bonnes personnes
L’un des grands sujets de l’épisode est le recrutement.
Antoine Freysz a écrit un livre sur le recrutement des dirigeants et des équipes de management. Il y défend une conviction forte : la réussite d’une entreprise dépend d’abord de la qualité de son équipe.
Cette phrase peut paraître évidente. Pourtant, selon lui, peu d’entreprises vont réellement jusqu’au bout de cette conviction.
Dire que les femmes et les hommes font la réussite d’une entreprise ne suffit pas. Il faut investir du temps, de l’énergie et de la méthode dans le recrutement. Il faut définir précisément les postes. Il faut rencontrer suffisamment de candidats. Il faut éviter de recruter trop vite par fatigue, par urgence ou par simple feeling.
Pour Antoine Freysz, le recrutement est l’un des premiers sujets sur lesquels un dirigeant doit consacrer du temps. Il ne doit pas être traité comme une tâche secondaire.
La scorecard : clarifier avant de recruter
Antoine Freysz insiste sur un outil clé : la scorecard.
Avant de recruter, il faut définir précisément ce que l’on cherche. Quels sont les objectifs du poste ? Quelles qualités sont indispensables ? Quelle expérience est réellement nécessaire ? Quels critères doivent être prioritaires ?
Sans ce travail, une entreprise risque de recruter quelqu’un d’intéressant, mais pas adapté au besoin réel.
La scorecard permet de structurer la réflexion. Elle évite les recrutements flous. Elle oblige les associés ou les managers à se mettre d’accord sur le profil recherché.
Antoine Freysz compare cela à un cahier des charges informatique : si l’on commence à coder sans savoir ce que l’on veut construire, le résultat risque de partir dans tous les sens. Le recrutement fonctionne de la même manière. Il faut clarifier avant d’exécuter.
Recruter meilleur que soi
Une autre idée forte d’Antoine Freysz concerne le niveau des managers.
Selon lui, une équipe finit souvent par converger vers le niveau de son manager. Si un manager est insuffisant et reste trop longtemps en place, il risque de recruter moins bon que lui, de faire partir les meilleurs profils et d’affaiblir progressivement toute l’équipe.
À l’inverse, les meilleurs dirigeants savent recruter des personnes plus fortes qu’eux sur certains sujets.
Il reprend une formule simple : le meilleur est celui qui recrute meilleur que lui.
Cette phrase résume une grande partie de sa vision du management. Un bon dirigeant ne cherche pas à rester le plus intelligent de la pièce. Il cherche à construire une équipe capable d’aller plus loin que lui.
Mais cela demande de la confiance, du recul et une certaine solidité personnelle. Recruter meilleur que soi suppose d’accepter d’être challengé.
Autonomie et exigence : le duo gagnant
Antoine Freysz voit l’autonomie comme un objectif majeur du management.
Les meilleurs profils veulent comprendre l’objectif, puis avoir la liberté de trouver le chemin. Ils ne veulent pas être micro-managés en permanence.
Mais cette autonomie ne signifie pas absence d’exigence. Elle doit s’accompagner d’objectifs clairs, de suivi, de feedback et de capacité à intervenir lorsque les choses ne fonctionnent pas.
Le rôle du dirigeant est donc d’équilibrer deux dimensions : laisser de la liberté aux personnes compétentes, tout en gardant une compréhension fine de ce qui se passe réellement.
Cette vision est particulièrement utile pour les entreprises en croissance. Plus une société grandit, plus le fondateur doit apprendre à déléguer. Mais déléguer ne veut pas dire disparaître. Cela veut dire confier, mesurer, soutenir et parfois rentrer dans le détail lorsque c’est nécessaire.
Choisir ses associés : un recrutement puissance cinq
Pour Antoine Freysz, choisir un associé ressemble à un recrutement, mais avec un niveau d’exigence encore plus élevé.
Une association engage sur plusieurs années. Le divorce peut être complexe. La réussite de l’entreprise dépend souvent de la qualité de la relation entre associés.
Il faut donc prendre le temps de se connaître. Parler de business, bien sûr, mais aussi d’ambition, de niveau d’engagement, d’horaires de travail, de valeurs, d’argent, de conflits, d’erreurs passées, de situations difficiles, de politique parfois, et de tout ce qui pourrait devenir un sujet de tension plus tard.
Dans l’épisode, Antoine Freysz explique avoir utilisé avec un associé un questionnaire de type Y Combinator, composé de nombreuses questions à aborder avant de se lancer ensemble.
Cette démarche peut sembler scolaire, mais elle évite de découvrir trop tard des désalignements majeurs.
Recruter ses investisseurs
Antoine Freysz applique la même exigence aux investisseurs.
Un entrepreneur ne doit pas seulement chercher du capital. Il doit aussi choisir qui entre au capital. Un investisseur peut rester présent pendant des années. Il peut influencer les décisions, les prochains financements, les arbitrages stratégiques et la vie du board.
Il faut donc l’évaluer comme on évaluerait un recrutement clé. Qu’apporte-t-il réellement ? Quelle est son expérience ? Comment réagit-il quand les choses vont mal ? Que disent les entrepreneurs qu’il a déjà accompagnés ? Quelle est sa vision du temps long ? Est-il un équipier ou seulement un contrôleur ?
Antoine Freysz met en garde contre l’idée de faire entrer un investisseur simplement parce qu’il est “dormant” et qu’il n’embêtera pas l’entrepreneur. Un investisseur dormant peut se réveiller. Il peut aussi être remplacé par quelqu’un d’autre au sein du fonds.
Mieux vaut donc chercher du capital utile.
Construire sur le long terme
Antoine Freysz ne cherche pas à faire des coups rapides.
Son horizon est plus long que celui d’un fonds classique. Il peut rester associé pendant dix ans ou plus. Il ne raisonne pas d’abord en fonction d’un exit à court terme, mais en fonction de la construction d’une entreprise durable.
Il peut vendre une partie de ses parts lorsque sa détention devient trop faible ou lorsque son rôle ne correspond plus à son niveau d’implication. Mais son modèle reste profondément orienté vers le temps long.
Cette approche explique aussi son intérêt croissant pour des sociétés de services rentables rapidement, qui nécessitent moins de capital et permettent de conserver un actionnariat plus simple.
Pour lui, toutes les grandes réussites ne doivent pas forcément ressembler à des licornes ultra-financées. Certaines entreprises peuvent créer beaucoup de valeur avec moins de capital, une rentabilité plus rapide et une relation plus directe à leurs clients.
La satisfaction client comme boussole
Au-delà des personnes, Antoine Freysz insiste sur la satisfaction client.
Il explique être particulièrement attentif au positionnement, à la proposition de valeur et à l’expérience client. Là encore, il part d’une idée simple : tout le monde dit que le client est roi, mais peu d’entreprises vont réellement au bout de cette exigence.
La satisfaction client est un combat permanent. Elle ne se décrète pas. Elle se mesure, s’écoute, se travaille, se corrige.
Pour une entreprise en création, c’est un point vital. Une bonne équipe et de bons investisseurs ne suffisent pas si le client ne comprend pas la valeur du produit ou du service.
Antoine Freysz rappelle donc que construire une entreprise, c’est aussi rester obsédé par l’utilité réelle créée pour le client.
Des secteurs d’intérêt centrés sur l’humain
Antoine Freysz explique dans BUILD s’intéresser particulièrement à plusieurs grands domaines : les personnes, le recrutement, la formation, le développement individuel, la santé et l’organisation du travail.
Ces thèmes ont un point commun : ils touchent à l’humain.
Il se dit moins attiré par certains secteurs comme la publicité en ligne, la crypto pour la crypto ou les jeux sans dimension éducative. Il ne présente pas cela comme un jugement moral, mais comme une préférence personnelle.
Cette orientation donne une cohérence à son parcours. Antoine Freysz cherche des entreprises utiles, capables de simplifier la vie de leurs clients, d’améliorer des pratiques professionnelles ou de répondre à des besoins profonds.
L’investissement devient ainsi un moyen de construire des entreprises qui ont du sens.
Ce que les entrepreneurs peuvent apprendre d’Antoine Freysz
Le parcours et la méthode d’Antoine Freysz offrent plusieurs enseignements aux entrepreneurs.
Le premier est de choisir ses associés avec une grande exigence. Une association mal préparée peut fragiliser toute une entreprise.
Le deuxième est de ne jamais sous-investir le recrutement. Les premiers recrutements structurent la culture, le niveau d’exigence et la trajectoire de la société.
Le troisième est de recruter ses investisseurs. Un investisseur n’est pas seulement une ligne au capital. C’est un partenaire de long terme.
Le quatrième est de rester centré sur les clients. La croissance ne tient que si l’entreprise crée une valeur réelle.
Le cinquième est de construire dans le temps long. Les grandes entreprises ne se bâtissent pas en quelques mois.
Le sixième est d’accepter que l’engagement fasse partie du jeu. L’ambition demande de l’énergie, du travail et de la résilience.
Pourquoi écouter Antoine Freysz dans BUILD ?
L’épisode BUILD avec Antoine Freysz est particulièrement utile pour les entrepreneurs, dirigeants, investisseurs, managers et recruteurs.
Il permet de comprendre comment un investisseur expérimenté évalue un fondateur, comment il choisit ses associations, comment il pense le recrutement des dirigeants et comment il accompagne des entreprises dès leurs premiers jours.
On y parle d’argent, de liberté, d’association, de recrutement, de scorecard, d’autonomie, de management, de satisfaction client, de long terme, de startup, de sociétés de services et de croissance externe.
Surtout, l’épisode rappelle une vérité simple : les entreprises ambitieuses ne se construisent pas seulement avec des idées ou des capitaux. Elles se construisent avec des personnes bien choisies, bien accompagnées et suffisamment engagées pour tenir dans la durée.
Écouter Antoine Freysz dans le podcast BUILD
Dans cet épisode de BUILD, Xavier Rodriguez reçoit Antoine Freysz, fondateur de Kerala, pour parler d’investissement cofondateur, de recrutement des dirigeants, de choix des associés, de relation entrepreneur-investisseur, de satisfaction client et de croissance long terme.
Découvrir l’entretien complet d’Antoine Freysz dans BUILD pour comprendre comment choisir les bons fondateurs, recruter les meilleurs profils et construire des entreprises durables dès le premier jour.